LE DSL À L’ÉPREUVE DES DROITS CULTURELS


Mêmes combats, chemins méthodologiques différents?

 

DSL-Droits culturelsDans un contexte hexagonal marqué par la crise, l’accroissement des inégalités, le délitement des liens et une certaine désaffection pour le politique, etc. la quête de doctrine, de méthode, de repères pour guider l’action publique s’impose comme une nécessité. Malgré la difficulté que suppose toute démarche profonde de changement, le besoin de renouveler nos modèles d’intervention prend racine dans certains discours et s’expérimente à coup d’actions multiples qui démontrent que le sens et l’efficacité peuvent faire bon ménage. C’est dans ce contexte et pour ces raisons que les notions de « droits culturels » ou de « DSL » s’invitent de plus en plus fréquemment dans le vocabulaire des politiques publiques (traités internationaux pour les droits culturels, rapports, colloques et lois pour le DSL).

Des ambitions politiques communes

Parfois considérées comme floues, ces démarches épousent pourtant une ambition clairement lisible dans leur définition qui se décline par ailleurs par un ensemble de principes explicites.
Les droits culturels visent à garantir à chacun la liberté de vivre son identité culturelle, comprise comme « l’ensemble des références culturelles par lesquelles une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité ».
Le développement social local (DSL) est une démarche globale d’intervention sur un territoire mobilisant collectivement les acteurs (bénéficiaires, citoyens, élus, partenaires, institutions) et les ressources, afin d’organiser les conditions d’une évolution sociale positive et d’améliorer globalement et individuellement les conditions de vie des habitants.
Comme réponse au délitement du lien social, le DSL est une manière d’aborder ce défi majeur de la cohésion sociale. Il a pour ambition de mettre en oeuvre un projet territorial global, partagé et coordonné. Il vise un objectif de changement durable de la situation des habitants, voire de transformation et de promotion sociale.
Il propose de redonner aux populations du pouvoir sur leur propre vie et leur environnement, en mettant en avant les notions de projet et de solidarité. « Éléments de langage » réconfortants en ces temps difficiles ou réelle prise en compte du potentiel profondément transformateur de ces démarches qui conjuguent l’émancipation des individus (« pouvoir d’agir ») et la coopération dans un but d’amélioration, de développement tant démocratique, qu’économique ? Si certains indices nous invitent à croire que le changement c’est maintenant, ces démarches demeurent encore fragiles.

Une question de désirs…partagés

Le sens et l’ambition des « droits culturels » et du DSL sont donc proches. Elles ont également en commun de placer les personnes au centre de leurs approches. Ainsi, dans les différents principes du DSL, développer signifie enrichir les ressources du territoire et favoriser le développement des personnes en les mettant en position de reprise de pouvoir. Le développement des ressources personnelles est donc indissociable du développement économique, culturel, des compétences ou des moyens de transport. Il en est de même concernant les droits culturels dont l’approche est dite « personnaliste » : elle place les personnes au centre et au-dessus de tout. Chaque droit est expressément individuel en même temps qu’il définit la relation à l’autre.
Pour autant, si ces démarches insistent sur la nécessité de rendre aux personnes et en particulier les plus fragiles une « dignité humaine » ou une « capacité de (re) prise de pouvoir », elles rappellent que ces principes sont une condition nécessaire à la cohésion sociale. En réaffirmant cette liaison indissociable entre l’individuel et le collectif. En cela, le DSL comme les droits culturels rappellent tout simplement quelques fondements démocratiques élémentaires. Le désir de trouver sa place, le « droit d’avoir du savoir (parce que la culture, c’est toute la circulation des savoirs dans la société) », de pouvoir exercer son pouvoir d’agir et toutes ses capacités, etc. voilà des postulats communs au DSL et aux droits culturels.
Pour être effectifs, encore faut-il que ces personnes (usagers, acteurs, citoyens) soient reconnues comme telles, comme des alliés potentiels, des porteurs d’idées, des contributeurs du bien public par celles et ceux qui sont aux manettes des politiques publiques. C’est sans doute ici que les changements de regards et de postures attendus sont les plus importants… c’est ici aussi que les effets potentiels de ces démarches pourraient être les plus prometteurs et participer à un renouvellement de l’intelligence de la vie de la cité…

Passer du mineur au moteur…des défis communs

Le social a parfois eu tendance à force de technicisation des discours et de « sectorialisation » des politiques publique, à perdre ses lettres de noblesses, à s’éloigner de ses origines étymologiques (associer, compagnon) et à oublier parfois son épaisseur politique (sociétal, faire société, ce qui fait commun – puisque communauté reste un gros mot dans notre langue).
Le social, comme la culture ne sont parfois considérés comptablement que comme des coûts sans que l’on cherche à évaluer ou a observer les bénéfices de ce que recouvre l’action sociale ou culturelle (ni pour le territoire, la collectivité et encore moins pour chaque personne). Abordés sous le prisme du déficit, le social ou la culture ne peuvent de fait être considérés que comme les voitures-balais du développement… D’enjeu majeur (contrat social, souveraineté du peuple, accès à la culture, liberté de vivre son identité culturelle, etc.), le social ou la culture ont parfois eu tendance à devenir objets mineurs. La construction des discours, le poids des représentations, l’approche technique et budgétaire du social ou de la culture ont pu avoir pour effet de vider ces termes de leur puissance politique.
Pourtant, la finalité du DSL comme des droits culturels est de contribuer au développement, à l’enrichissement des territoires, à l’amélioration des manières de conduire l’action et la politique. C’est donc par l’action, l’expérimentation mais aussi par le soutien et la confiance que les décideurs publics accorderont aux acteurs de terrain que l’on démontrera progressivement l’importance de considérer le social, la culture comme moteurs du développement au même titre que le développement économique, de l’emploi, des équipements (le « hard » ? le « noble » ?).

Impulser, soutenir le DSL ou les droits culturels, des voies et des méthodes différentes

C’est à l’épreuve de l’expérience, de la communication et de l’évaluation de la pertinence de démarches comme celles qui ont été engagées dans différents départements en particulier que le DSL ou les « droits culturels » démontreront pragmatiquement que l’action publique n’est pas dans une impasse mais qu’elle peut retrouver sens et efficacité.
Les conditions de réussite sont connues des artisans et des militants de ces démarches. Elles supposent un portage politique sans lequel ces approches qui impliquent de nombreux acteurs et sont à la croisée d’enjeux politiques, économiques et sociaux resteront confidentielles et embryonnaires. Elles demandent de former, de qualifier les acteurs, de les rassembler et de travailler en réseau pour que l’on puisse mettre en application les principes d’action du DSL ou évaluer l’effectivité des droits culturels. Le risque que l’on connaît trop bien serait de « labelliser » des actions relevant du DSL ou des droits culturels en les séparant de ce qui relève du droit commun.
À ce jour, les chemins empruntés diffèrent même si l’expérimentation demeure un point commun aux deux approches.
En prenant appui sur un texte fondateur (déclaration de Fribourg rédigée par un groupe d’experts internationaux), la démarche pilote Paideia a pour enjeu d’évaluer, de capitaliser et de valoriser les projets concrètement mis en oeuvre sur les territoires selon des approches basées sur les droits culturels. Les apports méthodologiques (grilles d’observation participante, récolte et comparaison de cas d’écoles, etc.) sont conséquents, dans un but d’objectivation.
Le Développement social Local est quant à lui orphelin de texte sacré, de bible unique. Il est évoqué, invoqué, décliné différemment selon les territoires, au gré d’expérimentations. Dans le Nord, une démarche de formation action a abouti à la production collective d’un « guide » qui décline ce que recouvre le DSL en 23 principes d’action. Le DSL vit également à travers différentes instances, conseils, groupes de travail. Sans être opposable, il prend donc des formes multiples et caresse l’espoir d’irriguer progressivement, par capillarité l’ensemble des politiques publiques. L’actualité récente est à ce propos encourageante (Rapport Dinet Thierry sur la gouvernance des politiques de solidarité, instauration des conseils citoyens dans le cadre de la politique de la ville réformée, assises nationales du travail social, etc.). Le DSL est nommé en particulier comme une alternative crédible pour repenser l’action publique.
S’il n’est évidemment pas question de comparer le bien-fondé de ces choix stratégiques et méthodologiques, chaque démarche sera rapidement confrontée à un même défi, celui de sortir de la recherche et de l’expérimentation qui ont parfois pour effets pervers de tuer la mobilisation et l’innovation dans l’oeuf.

Samuel THYRION

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